Ne pouvant continuer en carriole, il décida de mettre ses raquettes, de prendre son sac et de chercher quelque retraite de chasseur qui aurait pu lui offrir un abri pour la nuit. Il cherchait et il cherchait! Toujours en vain! Désormais, il était perdu : il s'était écarté définitivement. Dans la panique, il entendit japper derrière lui. Un chien semblait le poursuivre. Seul dans la tourmente, ainsi égaré, un chien aux trousses, le pauvre Elzéar était bien mal amanché. Mais c'est bien connu, quand le bon Dieu ferme une porte, il ouvre une fenêtre. Et Elzéar fut heureux d'apercevoir soudain, au loin, la lueur d'une petite lumière qui filtrait à travers les carreaux d'une fenêtre. Quelle chance!
- Une maison! Je suis sauvé!
Elzéar se mit à courir de toutes ses forces. Derrière lui, les aboiements du chien se faisaient plus forts, plus distincts. La peur le transporta, et Elzéar courut encore plus vite puis, après être passé sous une porte cochère, il se trouva devant une vieille maison en pierre des champs. Il gravit l'escalier de la galerie et arriva devant une grande porte. Il tira la sonnière.
- Vite! Vite! Ouvrez-moi! Je vous en prie! Je suis dans le besoin! Au secours!
Il y eut des pas lents dans la maison, des bruits de chaînes et, enfin, lorsque l'on eut tiré la chevillette et que la bobinette eut cherré (ce qui sembla une éternité à notre jeune ami!) la lourde porte s'ouvrit.
- Soyez le bienvenu, dit à Elzéar, d'une voix profonde comme une caverne, un vieillard décrépi et mal rasé, au teint hâve et aux yeux noirs.
Elzéar ne se fit pas prier, surtout que le chien aboyait encore derrière lui.
- Merci monsieur! Que je vous donne la main!
Elzéar enleva l'une de ses mitaines et, bien qu'il eût lui-même la main gelée, celle du vieillard la glaça davantage. Vivement, il la retira de celle du vieux monsieur. Il jeta alors un coup d'oeil surpris à la maison. L'intérieur était riche et accueillant. Un beau plancher verni tout en érable, des murs recouverts de cèdre (ce qui conférait à la demeure un exquis parfum), une grande table en chêne, des chaises aux motifs floraux sculptés, un vaisselier teint avec du sang de taureau, plusieurs coffres recouverts de métal aux décorations imprimées. Dans l'âtre un bon feu s'agitait. Partout, des panaches d’orignaux rappelaient des automnes aux chasses généreuses. Une superbe horloge comtoise marquait la paix des heures passagères. L'horloge sonna douze fois.
- Minuit, dit sourdement l'hôte d'Elzéar.
- Pardonnez-moi de survenir à cette heure, répliqua le voyageur tout enneigé. Joyeux Noël quand même, mon bon monsieur!
- Il est minuit, murmura le vieillard.
Dans l'émotion, Elzéar avait plutôt considéré la demeure qu'il n'avait toisé le vieux. Comme il était pâle! Comme il était maigre! Comme sa voix était grave! Dans son oeil brillait une lueur étrange. Et que dire de ses vêtements tout en guenilles! Le vieil homme était habillé comme la chienne-à-Jacques!
- C'est un bel adon qui vous porte jusqu'ici, ricana malicieusement le vieux, j'allais justement me mettre à table...
Elzéar enleva donc son capot, car on ne mange pas avec ses vêtements d'hiver : cela réchauffe la bière. Sur la table se trouvait un splendide couvert qu'il n'avait pas remarqué au début. Il alla s'asseoir au bout de la table. Le vieux, lui, se rendit lentement à l'autre extrémité. Quand le vieillard marchait, on n'entendait pas craquer le plancher de bois. Étrange... Un magnifique bouquet de fleurs rehaussait les dessins délicats de la porcelaine de Chine. Un candélabre en fer forgé lançait dans l'air mille illuminations.
Elzéar avait grand'faim et il se jeta à coups de cuillerées gigantesques dans la soupe aux gourganes. Comme il était safre, il en mangea tant et tant qu'il crut vider la soupière, mais elle ne se vidait jamais. Étrange...
Ensuite, il trouva sur la table des cretons, de la tourtière et de la tarte au sucre. Alors qu'il terminait une pointe de tarte, il observa autre chose qui lui parut singulier. Comment le vieux faisait-il pour lui présenter des plats qui n'étaient plus de saison? Il y avait belle lurette que le temps des gourganes et des sucres était passé! Les fleurs, d'où venaient-elles donc? Et le vieux lui-même ne semblait pas avoir mangé... Étrange...
L'horloge sonna soudain douze coups.
- Il est minuit, soupira le vieil homme.
- Encore! Ah ça! mon maître, mais il est donc toujours minuit chez vous?
Le vieux alors se dressa sur son séant, ou plutôt il s'éleva dans l'air léger. Il devint encore plus blanc qu'il ne l'était, puis il se mit à flotter comme un nuage. Elzéar sentit que son coeur allait s'arrêter. Ce vieillard à la main si froide, au teint si pâle, à l'oeil si noir.. oui c'était un fantôme! Le jeune homme s'agrippa à sa chaise. Il aperçut alors que la flamme des chandelles du candélabre n'était pas ordinaire ; chaque petite flamme était en fait un feu follet qui s'agitait joyeusement, et le feu qui dansait dans l'âtre brûlait de lui-même, sans l'aide de bois ou de charbon! Elzéar voulut hurler et se sauver à grandes enjambées mais, inexplicablement, il ne pouvait ni crier ni courir : il se trouvait comme paralysé de peur et de stupéfaction. « Quelle est cette sorcellerie? » pensa Elzéar qui se voyait défaillir.
- Mon jeune ami, dit alors le vieux fantôme, je suis Grégoire « Quinze-cennes » Tremblay. Il y a des lustres que j'attends qu'un voyageur égaré, qu'un survenant, passe par ici la nuit de Noël. Jadis, par une nuit semblable à celle-ci, un jeune homme qui s'était perdu en forêt parvint à ma maison. Il frappa pour que je lui ouvre. Je l'entends encore : « Ouvrez monsieur Tremblay, ouvrez-moi, il fait froid et je vais mourir si vous ne me faites point entrer! Il est de tradition de toujours accueillir avec joie le survenant! Au secours, j'ai tant froid! » Mais mon coeur, à force de vouloir des pierreries, était devenu lui-même comme de pierre. Je craignais que ce ne fût là quelque ruse pour voler mes trésors et vider mes coffres précieux! Or, dans le coffre de l'avare, dort le diable... il est dans le coin de chaque pièce d'argent et je l'ignorais! C'est lui qui pousse l'avaricieux à accumuler avec sueur ce dont il devra tôt ou tard se départir avec des larmes! C'est lui encore, je le sais maintenant, qui m'empêcha d'ouvrir la porte. Tandis que le pauvre garçon frappait et frappait, moi je mangeais comme un glouton, et je m'enivrais! Il frappait encore lorsque je décidai d'aller au lit pour m'endormir sur mon matelas bourré de billets. Il mourait lentement de froid tandis que moi, je réchauffais mon âme à la pensée de mes richesses.
Le fantôme trembla un peu, car les fantômes, on s'en doute, sont légèrement vêtus. Après avoir toussé, le fantôme de l'avare reprit :
- Je fus si vil, que Dieu, tout encoléré, me fit mourir le lendemain. Voici comment : j'avais caché une pièce d'or dans une cruche de whisky. Mais, lorsque je voulus boire un coup, j'oubliai ma précaution et je m'étouffai avec l'écu. Je devins tout bleu et mon coeur cessa alors de battre. J'ai été condamné à la fantômerie, à errer dans cette maison, dans l'attente qu'un autre survenant soit porté par le destin jusqu'ici la nuit de Noël. Toutefois, un démon, en aboyant, effrayait les voyageurs qui n'osaient venir se réfugier chez moi. Je vous remercie. Grâce à vous j'ai pu, en vous accueillant avec âme bonté, sauver mon àme de la damnation éternelle. Il ne faut jamais oublier de bien recevoir celui qui survient à l'improviste! Adieu.
Le fantôme disparut et Elzéar entendit un hurlement semblable à celui d'un loup : c'était le diable enragé d'avoir perdu une âme pour son enfer. Le hurlement fit sur Elzéar une impression aussi forte que le fantôme si bien que, à bout de nerfs, le jeune homme s'évanouit.